La communion spirituelle

QU’EST-CE QUE LA COMMUNION SPIRITUELLE ?

 

Nous observerons tour à tour qu’il existe plusieurs manières de communier ; que celle que nous appelons « communion spirituelle » n’est pas la seule qui soit « spirituelle » parce que toutes le sont ; qu’elle se définit essentiellement comme une communion de désir ; qu’elle ne se suffit pas à elle-même mais implique, pour conserver toute sa valeur et produire les effets qui lui sont attachés, que certaines conditions soient remplies.

 

Les différentes manières de recevoir le Corps du Christ

 

Selon saint Thomas, il y a plusieurs manières de recevoir l’Eucharistie : l’une sacramentelle, par laquelle on ne reçoit que le sacrement, et l’autre, spirituelle, par laquelle on reçoit l’effet du sacrement qui consiste à être spirituellement uni au Christ (3).

Ne recevoir que le sacrement désigne la manducation sacramentelle seule, sans ses effets. En effet, « quiconque a conscience d’être dans le péché mortel, a en lui-même un obstacle qui l’empêche de recevoir les effets de ce sacrement, parce que ses dispositions ne sont pas convenables : d’une part parce qu’il ne vit pas spirituellement (4) et que par conséquent il ne doit pas recevoir une nourriture spirituelle qui n’appartient qu’à ceux qui sont vivants ; d’autre part, parce qu’il ne peut être uni au Christ — ce que produit ce sacrement — tant qu’il est dans la disposition de pécher mortellement » (5).

Mais il est aussi possible, selon saint Thomas, de ne recevoir le sacrement que par la seule manducation spirituelle, ce que nous nommons aujourd’hui la « communion spirituelle ». Il dit en effet que « dans l’Eucharistie, il y a deux choses à considérer, le sacrement lui-même et la réalité (res) produite par le sacrement. Or la réalité produite par ce sacrement est l’unité du corps mystique sans laquelle on ne peut être sauvé ». Et il ajoute : « On peut avoir la réalité produite par un sacrement

De sorte que saint Thomas énonce en fait une troisième manière de communier, la plus parfaite, qui consiste à recevoir le sacrement par la manducation sacramentelle unie à la manducation spirituelle, car, dit-il, « la manière parfaite de recevoir l’Eucharistie, c’est quand on reçoit le sacrement de telle sorte qu’on reçoit aussi son effet » (7). Ce sont là les trois manières de communier que retiendra le Concile de Trente dans son décret sur la très Sainte Eucharistie (8).

 

Deux manières « spirituelles » de communier

 

Rappelons d’abord ce que l’on entend ici par « spirituel ». Nous devons nous garder de prendre le sens de ce mot de la façon dont le comprennent les Protestants pour lesquels ce qui est spirituel n’existe pas réellement mais seulement dans l’esprit par le souvenir. Nous tenons au contraire que si la présence du Christ dans l’Eucharistie est effectivement spirituelle, elle n’en est pas moins vraie, réelle, et substantielle. Spirituel, ici, ne s’oppose pas à réel. Il s’oppose à matériel ou charnel. Ce n’est donc pas la foi en la présence du Christ dans l’Eucharistie qui a pour effet qu’il s’y trouve vraiment. C’est parce qu’il s’y trouve réellement que nous croyons en sa présence.

Le Christ n’est pas présent dans l’Eucharistie selon son mode naturel, c’est-à-dire charnel, celui-là même qui était le sien lorsqu’il vivait parmi ses disciples. Les Capharnaïtes avaient cru qu’il se donnerait ainsi lorsqu’il leur déclara que « sa chair est une nourriture et son sang un breuvage » (9) bien qu’il eût ajouté, sans toutefois qu’on le comprît davantage : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (10). Il est présent dans l’Eucharistie selon son mode sacramentel, « spirituellement, dit le Docteur Angélique, c’est-à-dire invisiblement et par la vertu de l’esprit » (11).

La communion que nous appelons de nos jours communion spirituelle est ainsi une communion non sacramentelle, c’est-à-dire sans manducation réelle, physique ou matérielle, de la chair du Christ présente sous l’apparence de l’hostie consacrée. Mais elle obtient, par le désir qu’inspirent un amour ardent, une foi vive, un esprit respectueusement humble et confiant (12), de recevoir l’effet du sacrement dont saint Thomas nous dit qu’il consiste « à être spirituellement uni au Christ » (13).

 

Une communion de désir

 

La théologie parle du désir. Elle en parle à propos du baptême. « Le désir du baptême porte les fruits du baptême sans être sacrement » (14). Le désir naît de l’amour et plus l’amour est étendu, plus il rassasie le désir de ses bienfaits. « On participe d’autant plus à la lumière de la gloire, dit saint Thomas, qu’on possède une charité plus étendue, car l’ardeur de la charité règle l’ardeur du désir, et le désir rend en quelque sorte celui qui le conçoit digne et préparé à recevoir l’objet désiré » (15).

Sainte Thérèse d’Avila observait ainsi que « Dieu nous fait une très grande miséricorde quand il nous assure que c’est lui, Majesté Souveraine, qui réside au très Saint Sacrement.

Un Vendredi saint, sainte Marguerite-Marie s’écrie en s’adressant au Saint Sacrement : « « Aimable Jésus, je veux me consumer en vous désirant, et ne pouvant vous posséder en ce jour, je ne cesserai de vous désirer ». Le Christ lui apparaît alors et il lui dit : « Ma fille, ton désir a pénétré mon cœur si avant que, si je n’avais pas institué ce sacrement d’amour, je le ferais maintenant pour me rendre ton aliment. Je prends si grand plaisir d’y être désiré, qu’autant de fois le cœur forme de désir, autant de fois je le regarde amoureusement pour l’attirer à moi » » (17).

Il semble ainsi que Dieu donne au désir du sacrement le pas sur le sacrement lui-même. En effet, dit l’Aquinate, « ce désir vient de la foi qui opère par l’amour, et par cette foi, Dieu, dont la puissance n’est pas liée aux sacrements visibles, sanctifie l’homme intérieurement » (18).

On objectera alors que si la communion spirituelle obtient les effets du sacrement, si l’amour et la foi attisent le désir au point que la communion spirituelle, parfois, unit mieux encore au Christ que ne le fait une communion sacramentelle qui n’atteint pas un si haut désir, à quoi bon le sacrement lui-même ?

Aussi, avant d’aborder les effets de la communion spirituelle, examinons les conditions qu’elle implique et qui, bien loin de l’opposer à la communion sacramentelle, l’en rapprochent au contraire.

 

La communion spirituelle ne se suffit pas à elle-même

 

Deux conditions essentielles valident la communion spirituelle. Le désir ou le vœu de recevoir ce sacrement et l’union au corps mystique du Christ.

La communion spirituelle suppose un empêchement de recevoir le sacrement de l’Eucharistie. Cet empêchement peut être lié à la nécessité où l’on se trouve de devoir confesser quelque péché grave dont on a une profonde contrition (19), à un manque de disposition suffisante (jeûne eucharistique, en particulier), ou encore à l’impossibilité matérielle de participer à la sainte messe. Cette communion exprime, en même temps que le désir d’union au Christ et à son corps mystique, le vœu et la volonté ferme de l’accueillir sacramentellement. « La manducation spirituelle, dit en effet saint Thomas, inclut le vœu ou le désir de recevoir ce sacrement. C’est pourquoi on ne peut être sauvé sans avoir la volonté de le recevoir. Et comme ce vœu serait vain, si on ne l’accomplissait quand il y a lieu de le faire, il s’ensuit qu’il est évident que l’on est tenu de recevoir ce sacrement, non seulement d’après les préceptes de l’Eglise, mais d’après l’ordre du Seigneur qui dit : Faites ceci en mémoire de moi » (20).

La Congrégation pour la doctrine de la foi, rappelant les bienfaits de la communion spirituelle, soulignait l’importance de ce désir d’union au corps mystique du Christ. « La grâce du Rédempteur ne manque pas aux fidèles ou aux communautés qui, en raison de persécutions ou de manque de prêtres, sont privés pour quelque temps ou même longuement de la célébration de la sainte Eucharistie. Si, animés profondément par le désir du sacrement et unis dans la prière avec toute l’Eglise, ils invoquent le Seigneur et élève vers leurs cœurs, par la force de l’Esprit Saint ils vivent en communion avec l’Eglise, Corps vivant du Christ, et avec le Seigneur lui-même. Donc, unis à l’Eglise par le désir du sacrement, bien qu’ils paraissent loin extérieurement, ils sont intimement unis à elle et par conséquent reçoivent les fruits du sacrement » (21).

Ainsi la communion spirituelle et la communion sacramentelle ne se séparent ni ne s’opposent, et la communion spirituelle, pour conserver toute sa valeur et ses effets, ne saurait se suffire et dispenser de la communion sacramentelle. Bien au contraire, ces deux modes de communion trouvent leur perfection dans leur unité. « La manducation sacramentelle qui produit la manducation spirituelle, dit saint Thomas, ne se distingue pas par opposition de la manducation spirituelle, mais celle-ci renferme celle-là » (22).

 

Les effets de la communion spirituelle

 

Il est vrai cependant que « par la réception véritable du sacrement, on obtient plus pleinement son effet que par son seul désir » (23). Plus pleinement laisse entendre que l’effet du sacrement reçu en esprit n’atteint pas la plénitude de celui qu’obtient la manducation sacramentelle : il est en quelque sorte atténué, incomplet, jusqu’à l’accomplissement du vœu qu’il contient. Mais « la fin se possédant dans le désir et l’intention » (24), la communion spirituelle, non seulement obtient l’effet du sacrement, mais en anticipant la communion sacramentelle, en procure, sinon tous les fruits, du moins « de très considérables » (25).

Ainsi, lorsqu’on possède les dispositions nécessaires, la communion spirituelle suffit pour grandir dans la vie surnaturelle, puisque « la réalité de ce sacrement est l’unité du corps mystique sans laquelle on ne peut être sauvé » et que l’« on peut avoir la réalité produite par le sacrement avant de le recevoir lui-même » (26). De même, elle nous obtient le fruit, les effets de la communion sacramentelle, puisque « l’Eucharistie a par elle-même la vertu de conférer la grâce, et (qu’) on n’a la grâce, avant de recevoir ce sacrement, qu’autant qu’on a le désir de le recevoir » (27).

Enfin, elle nous transforme en Jésus-Christ, nous incorpore à Lui, puisque « on peut être changé au Christ et lui être incorporé par le désir qu’on en a, même sans recevoir l’Eucharistie, par suite du désir que l’on a de s’en approcher » (28).

 

QU’EN PENSE L’ÉGLISE ?

 

Que pensent de la communion spirituelle quelques-unes des plus hautes autorités de l’Eglise du Christ ?

 

— Le Concile de Trente la présente comme la deuxième manière de communier : « Nos Pères ont justement et sagement distingué trois manières de recevoir ce saint sacrement. Ils enseignent que les uns ne le reçoivent que sacramentellement : ce sont les pécheurs. D’autres ne le reçoivent que spirituel­lement : ce sont ceux qui, mangeant en désir le pain céleste qui leur est offert avec cette foi vive qui opère par la charité, en ressentent le fruit et l’utilité. D’autres encore le reçoivent à la fois sacramentellement et spirituellement : ce sont ceux qui s’éprouvent et se préparent de telle sorte que, revêtus de la robe nuptiale, ils s’approchent de cette table divine » (29).

—  sacramentellement à Jésus-Christ, en disant, par exemple : « Mon Seigneur Jésus-Christ, je désire de tout mon cœur m’unir à vous maintenant et pour toute l’éternité », et en faisant les mêmes actes qu’on fait avant et après la communion sacramentelle » (30).

—  Pie XII dans l’encyclique Mediator Dei rappelle cette doctrine : « De même que l’Eglise, comme maîtresse de vérité, fait tous ses efforts pour protéger l’intégrité de la foi, de même, comme Mère de pleine sollicitude pour ses fils, elle les exhorte très fortement à participer avec empressement, et fréquemment, à ce très grand bienfait de notre religion. Elle désire avant tout que les chrétiens, spécialement quand ils ne peuvent recevoir effectivement la nourriture eucharistique, la reçoivent au moins en désir, de manière à s’unir au Rédempteur avec une foi vive, un esprit respectueusement humble et confiant dans sa volonté, avec l’amour le plus ardent » (31).

— Jean Paul II, enfin, recommande à son tour cette pratique : « Il est opportun de cultiver dans les cœurs le désir constant du sacrement de l’Eucharistie. C’est ainsi qu’est née la pratique de la communion spirituelle, heureusement répandue depuis des siècles dans l’Eglise et recommandée par de saints maîtres de vie spirituelle » (32).

 

Et pour leur part, quels témoignages nos maîtres de vie spirituelle nous donnent-ils de l’excellence de la communion spirituelle ?

 

–     L’imitation de Jésus-Christ : « Qu’il est heureux et agréable à Dieu, celui qui vit de telle sorte et qui conserve sa conscience si pure, qu’il serait préparé à communier tous les jours et communierait en effet, s’il lui était permis et qu’il pût le faire sans singularité ! (…) Que si des motifs légitimes l’empêchent d’approcher de la sainte Table, il conservera toujours l’intention et le saint désir de communier, et ainsi il ne sera pas entièrement privé du fruit du Sacrement. Quoique tout fidèle doive, à certains jours et au temps fixé, recevoir avec un tendre respect le Corps du Sauveur dans son Sacrement et rechercher en cela plutôt la gloire de Dieu que sa propre consolation, cependant il peut aussi communier en esprit tous les jours, à toute heure, avec beaucoup de fruit. Car il communie de cette manière, et se nourrit invisiblement de Jésus-Christ, toutes les fois qu’il médite avec piété les mystères de son Incarnation et de sa Passion, et qu’il s’enflamme de son amour » (33).

–       Sainte Thérèse d’Avila recommande la communion spirituelle dans Le chemin de la perfection : « Lorsque vous ne recevez pas la communion à la messe que vous entendez, communiez spirituellement, c’est là une méthode très avantageuse. (…) Vous imprimerez ainsi en vous un amour profond pour notre Seigneur » (34).

–    Saint Alphonse-Marie de Liguori montre ainsi les effets de la communion spirituelle : « A la fin de chaque visite au Saint Sacrement, la communion spirituelle vous sera recommandée. (…) Ces communions spirituelles sont très agréables à Dieu et procurent de grandes grâces : c’est ce que Notre-Seigneur fit entendre à sa servante, la sœur Paola Maresca, fondatrice du monastère de sainte Catherine de Sienne, à Naples. Il lui montra deux vases précieux, l’un d’or et l’autre d’argent. « Dans le premier, lui dit-il, je conserve tes communions sacramentelles et, dans le second, tes communions spirituelles. » « A chacune de tes communions spirituelles, assura-t-il à la bienheureuse Jeanne de la Croix, tu reçois une grâce analogue à celle que tu recevrais en communiant réellement ». Le Concile de Trente loue grandement la communion spirituelle, il engage les fidèles à la pratiquer : c’est la souveraine recommandation, qu’elle nous suffise » (35).

–       Saint Jean-Marie Vianney, de son côté, utilise une belle métaphore : « Si nous sommes privés de la communion sacramentelle, remplaçons-la, au moins autant qu’il se peut, par la communion spirituelle. C’est celle que nous pouvons faire à chaque instant ; car nous devons toujours être dans un désir brûlant de recevoir le Bon Dieu. La communion spirituelle fait à l’âme comme un coup de soufflet au feu qui commence à s’éteindre, mais où il y a encore beaucoup de braise : on souffle et le brasier se rallume. Après la réception des sacrements, lorsque nous sentons l’amour de Dieu se ralentir, vite, la communion spirituelle ! » (36).

–    Un Moine de l’Eglise d’Orient, plus récemment, encourage ses frères à communier spirituellement : « S’il ne nous est pas possible de communier sacramentellement, approchons-nous en esprit de la table du Seigneur. Demandons-lui de célébrer invisiblement son Souper dans notre âme. Nourrissons-nous, par une foi vive et un saint désir, de son Corps et de son Sang, et il ne laissera pas notre aspiration vers ses dons eucharistiques sans une réponse de grâce » (37).

 

COMMENT COMMUNIER SPIRITUELLEMENT?

 

Se préparer à la grâce

 

« Lorsque vous priez, dit le Talmud, sachez devant qui vous vous tenez » (38). Ainsi le soin que nous apportons à la préparation de la communion spirituelle est une mesure fidèle du respect que nous témoignons à ce sacrement, le plus grand de tous, puisqu’il contient le Christ « source et origine de toute grâce » (39). « Tout le mystère de notre salut, dit encore saint Thomas, étant compris tout entier dans l’Eucharistie, (…) on met d’abord avant la célébration de ce mystère une préparation pour que l’on fasse dignement ce qui doit suivre » (40).

 

Si nous réalisons la juste convenance de cette préparation, si nous en éprouvons la nécessité au point de la considérer comme une chose naturelle, cela même est déjà une grâce, car « l’homme ne peut se préparer à recevoir la lumière de la grâce que par le secours gratuit de Dieu qui le meut intérieurement » (41). Et l’on peut dire de cette grâce qu’elle est un signe de la divine prévenance qui nous dispose ainsi à recevoir plus pleinement le bien que nous désirons ardemment.

 

L’accomplissement

 

La communion spirituelle est un acte purement intérieur. A la différence de la communion sacramentelle, aucun signe sensible ne la soutient, aucun rite particulier n’en établit l’ordonnance. Saint Pie X demandait qu’on la fit précéder « des mêmes actes qu’on fait avant et après la communion sacramentelle » (42). Et c’est pourquoi elle s’accompagne, dans un profond recueillement, à la fois de respect et de repentir. Péguy appelait cela mouiller à la grâce. Ne soyons pas, disait-il, de « ces honnêtes gens qui ne mouillent pas à la grâce. Ils ne présentent point cette ouverture qui fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible… Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qui est essentiellement le péché. Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien » (43). On songe ici au Confiteor. Et à l’exemple des prières au bas de l’autel, on entretient ainsi des sentiments de sainte crainte, de désir et de foi.

Sa forme est des plus simples, des plus discrètes et des plus faciles. Elle pourrait se résumer à quelques mots : « Veni, Domine Jesu ! Venez, Seigneur Jésus ! » Saint Alphonse-Marie de Liguori rapporte que la bienheureuse Jeanne de la Croix disait de la communion spirituelle qu’ « elle n’attire l’attention de personne, ne réclame aucun jeûne, ni permission du directeur (…) : un acte d’amour, il n’en faut pas davantage » (44).

Saint Alphonse proposait lui-même l’acte suivant, acte de foi dans la présence vraie, réelle, et substantielle du Christ dans l’Eucharistie, acte de désir et d’amour, d’union totale à la Personne du Fils de Dieu : « Mon Jésus, je crois à votre présence dans le très Saint Sacrement. Je vous aime plus que toute chose et je désire que vous veniez dans mon âme. Je ne puis maintenant vous recevoir sacramentellement dans mon cœur : venez-y au moins spirituellement. Je vous embrasse comme si vous étiez déjà venu, et je m’unis à vous tout entier. Ne permettez pas que j’aie jamais le malheur de me séparer de vous » (45).

La communion spirituelle peut ainsi se faire à tout instant et en quelque lieu que l’on soit, s’il est possible de s’y recueillir. La bienheureuse Jeanne de la Croix disait que « nous pouvons faire la communion spirituelle à toute heure et à notre gré ». Aussi, dit encore le saint Docteur « les âmes ferventes ont-elles l’habitude de renouveler souvent ce saint exercice » (46).

 

L’action de grâces

 

Un jour, saint Jean Eudes aurait dit de la messe : « Il faudrait trois éternités, l’une pour s’y préparer, une autre pour la dire, la troisième pour remercier Dieu ». Se préparer à la communion et la recevoir sont des sources de joies infinies, mais elles ne sauraient tenir lieu de gratitude. Il nous reste en effet, comme le Samaritain de la parabole des dix lépreux (47), à revenir sur nos pas pour rendre grâces. Il serait injuste et inconséquent d’y manquer. Injuste, puisque c’est de Dieu seul que « nous tenons la vie, le mouvement et l’être » (48). Inconséquent, car nous voyons que le Samaritain fut non seulement purifié dans son corps, mais sauvé par la foi qu’exprimait son action de grâces : « Fides tua te salvum fecit. Ta foi t’a sauvé ».

 

CONCLUSION

 

Ainsi, nous ne pouvons vivre que par le « pain quotidien » de l’Eucharistie. Nous ne pouvons recevoir pleinement sa grâce que dans la claire conscience de notre infirmité devant la Majesté de Dieu. Nous ne pouvons accomplir l’œuvre qu’il nous confie sans nous rappeler que sans lui, nous ne pouvons rien faire.

De tout temps, l’Eglise a recommandé que l’on communiât le plus souvent possible (49). Jésus le tout premier nous le fait demander dans la prière : « Donnez-nous chaque jour notre pain quotidien » (50). Il est vrai que, depuis le Concile Vatican II, nous communions beaucoup. Qui ne s’en réjouirait ? Mais comme il arrive que l’on prie mal (51), il peut arriver aussi que l’on communie mal. Peut-être saint Jacques dirait-il aujourd’hui : « Lorsque vous communiez, vous recevez et vous ne tirez pas avantage de ce que vous avez reçu, parce que vous communiez mal » (52). Car nous pouvons avoir en nous-mêmes des obstacles qui affaiblissent ou empêchent les effets de ce sacrement. « La passion du Christ, dit en effet saint Thomas, n’a pas son effet dans ceux qui ne sont pas en rapport avec elle comme ils le doivent ; de même, l’Eucharistie ne procure pas son fruit en ceux qui ne la reçoivent pas comme il faut » (53). Peut-être aurions-nous ici une part au moins de la réponse à la question que l’on posait récemment : « Pourquoi l’Eglise semble-t-elle avoir perdu, en Europe, sa force évangélisatrice ? » (54).

Beaucoup, parce qu’ils s’en reconnaissent provisoirement empêchés, ne peuvent s’approcher de la communion au Pain de Vie aussi souvent et aussi dignement qu’il le faudrait. Mais tout en développant en eux une intense contrition, que n’ont-ils recours à la communion spirituelle ? Elle est un sûr moyen de disposer pleinement leur cœur, parce qu’elle les conduirait, dans le recueillement, à s’examiner sans égards, à réaliser humblement devant qui ils se tiennent, à prendre conscience de ce qu’ils lui demandent et dans quelles dispositions ils peuvent le lui demander sans l’offenser.

« Le bienheureux Pierre Lefèvre, premier compagnon de saint Ignace, disait que la communion spirituelle est une excellente préparation à la communion sacramentelle » (55). N’a-t-elle pas la vertu de nous obtenir par avance, quel qu’en soit le moment et aussi souvent que nous en éprouvons le désir, l’effet du sacrement « le plus doux pour la dévotion, le plus beau pour l’intelligence, le plus saint par ce qu’il renferme » (56) ?

 

Louis SAHUC           (article paru dans Sedes Sapientiæ n°88)

 

 

  1. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 1258.
  2. Jean-Paul II, encyclique L’Eglise vit de l’Eucharistie, 17 avril 2003, n° 34.
  3. Cf. Somme de Théologie, III, q. 80, a. 1.
  4. Le péché mortel, comme son nom l’indique, a causé la mort spirituelle, en s’opposant à la vie de la grâce dans l’âme.
  5. III, q. 79, a. 3. avant de le recevoir lui-même, par suite du désir que l’on a de s’en approcher » (6).
  6. Traduction large de III, q. 73, a. 3. Res, littéralement : la « chose », c’est-à-dire la réalité signifiée par opposition au signe sacramentel.
  7. III, q. 80, a. 1.
  8. Concile de Trente, 13′ session, Décret sur la très Sainte Eucharistie, ch. 8 (Dumeige, La foi catholique, n° 743).
  9. Jn 6, 55.
  10. Jn 6, 63.
  11. III, q. 75, a. 1, ad 1.
  12. Cf. Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 (2e partie, III, la communion eucharistique).
  13. III, q. 80, a. 1.
  14. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 1258.
  15. I, q. 12, a. 6. Mais se montrer à découvert, communiquer ses grandeurs ou répandre ses trésors, voilà une faveur qui est réservée à ceux qui le désirent ardemment » (16).
  16. Sainte Thérèse d’Avila, Le chemin de la perfection, ch. 36.
  17. Ivan Gobry, Sainte Marguerite-Marie, la messagère du Sacré-Cour, Paris, 1989, p. 228.
  18. III, q. 68, a. 2
  19. Cf. Jean-Paul II, encyclique L’Eglise vit de l’Eucharistie (17 avril 2003, n° 36 et 37). Le pape cite le Catéchisme de l’Eglise catholique : « Celui qui est conscient d’un péché grave doit recevoir le sacrement de la réconciliation avant d’accéder à la communion » (n° 1385) et renvoie au décret sur l’Eucharistie du Concile de Trente (F.C., nn° 742 et 755).
  20. III, q. 80, a. 11.
  21. Congrégation pour la doctrine de la foi, Lettre à tous les évêques de l’Eglise catholique sur quelques questions concernant le ministre de l’Eucharistie, 6 août 1983 (La documentation catholique, n° 1859, p. 887). Les soulignements sont de nous.
  22. III, q. 80, a. 1, ad 2.
  23. III, q. 80, a. 1, ad 3.
  24. III, q. 73, a. 3.
  25. Catéchisme du Concile de Trente (ch. 20 : Du sacrement de l’Eucharistie).
  26. III, q. 73, a. 3.
  27. III, q. 79, a. 1, ad 1.
  28. III, q. 73, a. 3, ad 2.
  29. Concile de Trente, Décret sur la très Sainte Eucharistie (F.C. , n° 743).
  30. Saint Pie X, Grand catéchisme, III, ch. 5, § 2.
  31. Pie XII, Mediator Dei (2e partie, III).
  32. Jean-Paul II, encyclique L’Eglise vit de l’Eucharistie, n° 34
  33. Thomas a Kempis, L’imitation de Jésus-Christ, IV, 10.
  34. Sainte Thérèse d’Avila, Le chemin de la perfection, ch. 37.
  35. Saint Alphonse-Marie de Liguori, Visites au Saint Sacrement.
  36. Les sermons du saint curé d’Ars choisis et présentés par Josse Alzin, Namur, 1958, p. 74.
  37. Un Moine de l’Eglise d’Orient, Notre Père, Paris, 1988, pp. 53-54.
  38. Paul Poupard, Dictionnaire des religions, Paris, 1984, p. 1352.
  39. III, q. 79, a. 1.
  40. III, q. 83, a. 4
  41. III, q. 109, a. 6
  42. Saint Pie X, Grand catéchisme (III, 5).
  43. Charles Péguy, Notes conjointes (Ed. de la Pléiade, Œuvres en prose, pp. 1333 et sv).
  44. Saint Alphonse-Marie de Liguori, Les Visites au Saint Sacrement, Paris, 1999, p. 26.
  45. Ibid.
  46. Ibid.
  47. Lc 17, 11-19.
  48. Ac 17, 28.
  49. Cf. entre autres : Catéchisme du Concile de Trente (Du sacrement de l’Eucharistie, IV : De l’obligation de communier) ; saint Pie X : Grand catéchisme (III : Les Sacrements, ch. 5 : L’Eucharistie, Le précepte de la communion) ; Pie XII, Mediator Dei ; Paul VI, Mysterium fidei ; Jean-Paul II, Dominica cenoe (Eucharistie et vie, 7).
  50. Le 11, 3.
  51. « Vous demandez et vous ne recevez pas parce que vous demandez mal » (Jc 4, 3).
  52. Ainsi les catholiques communient aujourd’hui de plus en plus et se confessent de moins en moins.
  53. III, q. 79, a. 2, ad 2.
  54. Thierry Boutet, Famille Chrétienne, éditorial du n° 1136, 21 octobre 1999.
  55. Saint Alphonse de Liguori, ibid.
  56. Gilles de Rome, cité par Paul VI (Mysterium fidei, n° 38).