Manifestement, le gouvernement ne sait pas ce quâest une libertĂ© et ce qui la distingue dâun droit.
AprĂšs bien des hĂ©sitations, il propose dâajouter Ă la Constitution une phrase alambiquĂ©e disant que « la loi dĂ©termine les conditions dans lesquelles sâexerce la libertĂ© de la femme, qui lui est garantie, dâavoir recours Ă une interruption volontaire de grossesse ».
Une telle phrase, quand on la compare Ă la qualitĂ© juridique de la Constitution, est symptomatique dâune forme de dĂ©cadence. Dâabord quant Ă son objet, car lâavortement nâa rien Ă faire dans une Constitution. Ensuite, quant Ă son expression, car parler de âlibertĂ© garantieâ est redondant. Plus encore, câest toute la phrase qui lâest car elle nâajoute rien Ă ce qui est dĂ©jĂ , Ă savoir que la loi organise lâaccĂšs Ă lâIVG.
La seule nouveautĂ© consiste Ă inscrire dans la Constitution que lâIVG est une âlibertĂ©â. Mais lĂ encore, câest maltraiter le droit.
Il convient de rappeler briĂšvement ce que sont une âlibertĂ©â et un âdroitâ, et donc pourquoi ces notions essentielles ne peuvent pas sâappliquer Ă lâavortement.
Une âlibertĂ©â est une facultĂ© naturelle de la personne que lâĂtat sâengage Ă respecter parce quâil estime que cette facultĂ© est bonne. Il sâagit par exemple des libertĂ©s dâexpression, de pensĂ©e, de mouvement ou dâentreprise. Toute personne possĂšde naturellement ces facultĂ©s, et tout ce que lâon demande Ă lâĂtat, câest de ne pas en entraver lâexercice, dâen garantir le libre exercice, sans que cela nuise Ă autrui.
Il en va trĂšs diffĂ©remment dâun âdroitâ. Un droit nâest pas une facultĂ© naturelle de la personne, mais une chose, un bien que lâon peut rĂ©clamer Ă autrui et finalement Ă lâĂtat au nom de la justice. Ă la diffĂ©rence dâune libertĂ©, un droit suppose une relation avec un tiers, et consiste en une obligation de lâun envers lâautre. Il va de soi que personne ne possĂšde un droit dâavorter Ă lâĂ©gard dâun tiers. Au plan collectif, la situation est un peu diffĂ©rente car la garantie dâun droit rĂ©pond Ă un besoin fondamental de la personne quâelle ne peut pas satisfaire entiĂšrement par elle-mĂȘme et qui nĂ©cessite donc lâintervention de la sociĂ©tĂ©. Il sâagit par exemple des besoins dâinstruction, de santĂ© ou de sĂ©curitĂ©. Ces besoins/droits sociaux dĂ©coulent de la raison dâĂȘtre de lâĂtat, qui est de garantir la pĂ©rennitĂ© de la sociĂ©tĂ©. En cela, un droit sâoppose Ă une libertĂ©, car il nĂ©cessite lâaction dâun tiers et finalement de lâĂtat.
Dire que lâavortement est une libertĂ©, comme le propose le gouvernement, est donc absurde, car lâIVG nâest pas une facultĂ© naturelle de la personne. Câest dâautant plus absurde que lâIVG est en rĂ©alitĂ© le rĂ©sultat de contraintes diverses ; ce nâest pas un acte âlibreâ.
LâIVG, au contraire, pourrait entrer dans la catĂ©gorie du âdroitâ si lâon estimait que pouvoir avorter Ă©tait un dĂ», une exigence de justice. Cela supposerait soit que lâavortement vienne corriger une injustice entre deux personnes â ce qui nâest Ă©videmment pas le cas â, soit que la sociĂ©tĂ© estime que lâavortement est un besoin fondamental de la personne, au mĂȘme titre que lâinstruction ou la santĂ©. Câest sur ce terrain que se place la gauche. Mais cela suppose que lâavortement soit un bien en soi, au mĂȘme titre que la santĂ© ou la sĂ©curitĂ©. Or ce nâest Ă©videmment pas le cas ; pour preuve, personne nâavorte par plaisir.
En fait, lâavortement est un mal que lâon ne souhaite Ă personne et, comme tel, il ne peut ĂȘtre ni une libertĂ© ni un droit. Ainsi, dans la loi Veil, lâavortement est seulement tolĂ©rĂ© dans certaines circonstances, comme un moindre mal.
Un moindre mal sâexprime toujours en droit comme une exception Ă un principe, en lâoccurrence au respect de la vie et de la dignitĂ© humaines, mais jamais comme un droit ou une libertĂ© en soi ; et encore faut-il que ce âmoindre malâ permette de prĂ©server un bien aussi grand que le mal auquel il est consenti, Ă savoir la vie de la mĂšre.
On ne peut pas faire dire nâimporte quoi au droit. Un mal, mĂȘme estimĂ© nĂ©cessaire, ne peut pas ĂȘtre un droit ou une libertĂ©, mais seulement une exception. Il serait bon que le lĂ©gislateur sâen souvienne. Câest pour cette raison que le gouvernement et le Parlement se sont empĂȘtrĂ©s en cherchant une formulation. Le droit obĂ©it Ă une rationalitĂ© propre qui est celle de la justice. Il appartient au lĂ©gislateur de la servir, et non de sâen servir Ă des fins politiciennes.
Si le lĂ©gislateur voulait vraiment faire le bien, il regarderait en face les statistiques dâavortements en France et en Europe. Il constaterait que la France fait figure dâexception, avec deux fois plus dâIVG quâen Allemagne toutes proportions gardĂ©es. Que lâIVG baisse dans les autres pays, et continue dâaugmenter en France. Si le lĂ©gislateur voulait vraiment faire le bien, il mettrait en Ćuvre une politique de prĂ©vention de lâavortement.
Tribune de GrĂ©gor Puppinck â Centre EuropĂ©en pour le droit et la justice
