Réparation ?

Il a beaucoup été question cet été de réparation, suite à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. Réparation qui a pris diverses formes, comme la célébration de la messe ou de l’Heure Sainte. Maintenant que la cérémonie de clôture a mis fin à ces jeux parisiens, avec le recul, nous pouvons réfléchir un peu plus sereinement.

Qu’est-ce que la réparation ?

Quel père, quelle mère, quels grands-parents, quel grand frère ou grande sœur, digne de ce nom, ne ferait pas tout son possible pour réparer le jouet en bois d’un petit enfant qui vient d’être cassé ? C’est là le penchant le plus naturel de l’amour humain. Non pas que le jouet ait une grande valeur en soi, mais la tristesse de l’enfant devant son jouet cassé ne peut pas laisser indifférent. S’il nous est offert un cœur de chair, ce n’est pas pour réagir avec des cœurs de pierre. Certes, ceux qui sont imprégnés par l’esprit de consommation, que notre société ne cesse de générer avec son obsolescence programmée, préfèreront remplacer que réparer : « On t’en achètera un autre ». Mais un autre sera toujours un autre : il n’aura pas la charge affective du jeu qui a longtemps accompagné l’enfant, occupé son temps, nourri son imagination, réjoui son âme, aidé à construire sa personnalité.

Ainsi, Dieu, le Créateur de l’univers et de l’homme, devant le saccage provoqué par l’homme depuis le péché originel, veut tout réparer. Il ne peut pas accepter et se résigner à ce que son œuvre admirable soit abîmée ou détruite par l’homme. Pour réparer ce que l’homme a cassé, il viendra lui-même, mettant les mains dans le cambouis, de son Incarnation à sa Passion. Réparation si bien opérée, – elle est déjà accomplie -, que saint François de Sales pourra dire : « L’état de la rédemption vaut cent fois mieux que celui de l’innocence » (Traité de l’Amour de Dieu 2, 5). La situation de l’homme aujourd’hui est bien meilleure que celle de l’homme avant la chute originelle. Le « jouet » réparé est bien plus beau, bien plus riche, bien plus aimable que le « jouet » d’origine. Quand Dieu répare, il ajoute de la dignité à ce qui est réparé. Avant la chute, dans l’état d’innocence, Adam et Eve n’étaient que des créatures à l’image – intacte – de Dieu. Dans le Christ, les baptisés deviennent ses enfants, ils participent d’une manière nouvelle et surnaturelle à la nature divine.

Ici comme toujours, Dieu est premier. C’est donc lui et lui seul qui réparera tous les dégâts passés, présents et futurs, causés par les hommes aux hommes.

Devant le mot réparation, beaucoup de chrétiens, – certains se demandent même s’il y a quelque chose à réparer -, oubliant de renouveler sans cesse leurs pensées pour qu’elles s’accordent à la vérité contenue dans le Christ1, font demi-tour, le poil hérissé, presque horrifiés, renvoyant cette expression à un passé définitivement passé, oubliant entre autres, que le chrétien ne peut pas regarder l’histoire (ou le présent), et l’histoire de la théologie et de la spiritualité chrétienne, seulement sous l’angle du passé, mais qu’il faut regarder d’un peu plus haut, de l’éternité divine. Un peu de bon sens nous préserverait bien souvent de pensées idéologiques appliquées à la théologie chrétienne. En soi, le concept de réparation est tout à fait naturel : c’est une œuvre de justice2 et d’amour. Ne pas vouloir réparer, c’est gaspiller, c’est (re)nier l’œuvre abîmée …

Quel est celui d’entre nous, qui, possédant une œuvre d’art un peu abîmée par le temps, ou un souvenir de famille, ne fera pas tout son possible pour le restaurer ? Cela peut coûter plus cher que du neuf, certes : la Rédemption est plus « coûteuse » que la Création. « Vous avez été achetés à grand prix » 1 Co 6, 20 ; 7, 23 ; « Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. » 1 P 1, 18-19.

Si le Christ répare, le chrétien répare aussi !

Il y a 350 ans, en apparaissant à sainte Marguerite-Marie, visitandine à Paray-Le- Monial, Jésus lui disait :

« Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour (l’Eucharistie). Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’octave du saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu’il a reçues pendant le temps qu’il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur, et qui procureront qu’il lui soit rendu. » Vie et œuvres de Sainte Marguerite-Marie, Tome 1, p. 122-123.

Si le diable jubile de pouvoir s’attaquer à la création, il jouit davantage encore de pouvoir s’attaquer à l’œuvre de rédemption, à l’œuvre du Christ, aux Sacrements, au Saint Sacrement.

Il est normal que les ennemis de l’Église, les indifférents, voire les inconscients, s’attaquent aux œuvres de Dieu. Pas de surprise de ce côté. Il est tout à fait normal que l’idéologie dominante ou voulant dominer impose un certain nombre de ses vues à l’occasion d’une tribune offerte par la cérémonie des Jeux olympiques ! Quelle aubaine ! Des milliards de téléspectateurs !

Ce qui est affligeant, c’est qu’un tel spectacle soit imposé par une minorité à la majorité et surtout à un nombre considérable d’enfants et de jeunes, dont la plupart sans doute n’ont pas dans leurs repères la Cène de Léonard de Vinci (ni même la messe) mais dont une tête décapitée rappelle à tous la violence d’hier et d’aujourd’hui de ceux qui veulent se faire passer pour meilleurs, libérateurs, sauveurs … et dont une scène érotique à 3 détruira dans leur cœur et pour longtemps peut-être, dans leur imagination et leur pensée la beauté de l’amour humain. Une œuvre de perversion. C’est tout.

S’attaquer à l’amour humain, c’est s’attaquer à Dieu. « L’amour vient de Dieu » 1 Jn 4, 7. C’est déformer dans l’esprit de tous les spectateurs, la vérité de l’amour humain. C’est saccager dans les cœurs, les esprits et les sensibilités, la beauté du véritable amour. Comment réparer cela dans la conscience des jeunes générations ?

Tout cela est déjà réparé et le sera toujours par le Christ. Mais le Christ veut toujours nous associer à son œuvre.

« Je suis un Maître saint et qui enseigne la sainteté. Je suis pur, et ne peux souffrir la moindre tache » dit-il encore à sainte Marguerite-Marie.

Mais si nous sommes appelés, nous chrétiens, à une démarche spécifique de réparation (toute œuvre pénitentielle a une dimension réparatrice3), c’est pour répondre à une demande du Christ.

Quelqu’un offense-t-il le Christ ? Nous professons notre foi au Christ ! Quelqu’un se moque-t-il du Christ ? Nous proclamons notre amour du Christ ! Quelqu’un nie-t-il la vérité du Christ ? Nous affirmons la vérité du Christ !

Quelqu’un s’attaque-t-il à l’œuvre du Christ ? Nous défendons l’œuvre du Christ ! C’est une démarche naturelle de la justice, de l’amour et de la foi.

Nous ne célébrons pas des messes de réparation pour dire du mal des autres, notre dégoût, voire notre tristesse, mais pour affirmer notre foi joyeuse dans le Seigneur. C’est, comme toute réparation, une œuvre de consolation, de miséricorde.

Cependant, la demande du Christ à sainte Marguerite-Marie nous oblige à aller plus loin : peut-être là où cela pique davantage qu’un spectacle gratuit que personne n’est obligé de regarder ! D’abord parce qu’il y a des choses beaucoup plus graves qui se passent et ensuite parce que pour Jésus, ce sont les âmes consacrées, évêques, prêtres, religieux et religieuses mais aussi toute âme baptisée qui l’offensent en premier lieu : cela va, selon les paroles du Christ, de la simple ingratitude au sacrilège, de la froideur au mépris !

Et si réparation urgente il y a, nous devons commencer par réparer ce que nous- mêmes nous saccageons !

Un sérieux examen de conscience s’impose donc spécialement à propos de la messe, qui est aussi offerte en « réparation »4 et de la présence du Christ dans le sacrement d’amour !!!

Il est si facile à beaucoup de baptisés de devenir, de multiples façons, – ingratitude, irrévérence, sacrilège, froideur ou mépris -, infidèles au Christ parce qu’infidèles à la messe.

  • Il y a ceux qui arrivent sans raison en retard à la messe et qui sans plus de raison repartent avant la fin …
  • Il y a ceux qui oublient de s’habiller pour la circonstance …
  • Il y a ceux qui, sans raisons valables, ne plient jamais le genou devant Dieu présent dans l’Eucharistie, qui visitent une église sans le saluer, qui s’y comportent et parlent comme s’il n’était pas là !
  • Il y a ceux qui n’ont jamais l’idée de venir faire une visite au Saint Sacrement alors que Jésus les attend 24h/24h ou de participer à un temps d’adoration eucharistique …
  • Il y a ceux qui, pour un oui, pour un non, manquent la messe du dimanche ou n’y vont que s’ils n’ont pas mieux à faire …
  • Il y a ceux qui communient en ayant perdu toute conscience de l’acte grave qu’ils posent …

Il y a ceux qui communient apparemment très fidèlement mais sans jamais se confesser…

  • Il y a ceux qui communient laissant croire qu’ils sont d’accord avec le Christ et l’Église mais qui remettent concrètement en cause leurs enseignements…
  • Il y a aussi, peut-être, ceux qui sont dans les dispositions requises ou qui pourraient l’être sans difficultés et qui, par manque de foi ou par une humilité pas très chrétienne, se dispensent de recevoir l’aide du Christ …

Cette litanie des offenses faites à Notre Seigneur présent dans le Saint Sacrement pourrait sans doute être complétée. Le but n’est pas ici d’en faire une liste exhaustive mais tout simplement de rappeler que dans l’Évangile, il y a un passage avec une poutre et une paille… et que toute bonne réparation commence par remettre de l’ordre dans notre propre relation au Christ : « C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion » Lc 15, 7.

La réparation ne porte pas seulement sur les offenses envers l’Eucharistie. Il y a les offenses contre la vie (avortement, euthanasie, meurtre, guerre, torture, famine…), contre l’amour (concubinage, divorce, infidélité, viol, abus, prostitution, homosexualité, « polyamour », pornographie …), contre la justice5 (esclavage, salaire, vol, pauvreté, impôt …), contre la nature, contre la vérité, contre la beauté …

La réparation qui nous est demandée par la célébration de la messe ou par une heure sainte est fondamentalement une œuvre spirituelle, liée à notre foi, notre espérance, notre charité. Nier la nécessité de la réparation suppose de nier les conséquences du péché, donc le péché lui-même, donc la rédemption accomplie par le Christ. Finalement, c’est nier Dieu et sa pédagogie.

En face de ces négations en chaîne, les saints diront toujours : Dieu premier servi.

Mais cela ne nous dispense pas, bien au contraire, d’agir dans le monde pour humaniser l’homme et la culture, étape qui accompagne toujours une œuvre d’évangélisation authentique, de s’engager en politique ce qui relève aussi de la charité chrétienne. La réparation est d’abord spirituelle ; elle ne peut pas s’en contenter et ne pas agir. A quoi bon prier en réparation pour toutes les injustices, si nous n’agissons pas concrètement aussi pour les faire disparaître ?

Réparer ne peut être qu’une réparation d’amour. En aimant Dieu, notre prochain et même nos ennemis. Réparer ne peut être qu’une œuvre bonne qui nous rendra par conséquent meilleurs. Réparer pour Dieu, c’est finalement l’œuvre de sa divine miséricorde.

« Père éternel, je t’offre le Corps et le Sang, l’Âme et la Divinité de ton Fils bien- aimé, Notre Seigneur Jésus Christ, en réparation de nos péchés et de ceux du monde entier. » (Chapelet de la Divine Miséricorde).

« Ô ! Jésus, c’est par amour pour vous, pour la conversion des pécheurs et en réparation pour les péchés commis contre le Cœur immaculé de Marie. » (Prière enseignée aux enfants de Fatima par la Vierge Marie)

« Seigneur notre Dieu, dans le Cœur de ton Fils meurtri par nos péchés, tu nous prodigues avec miséricorde les trésors infinis de ta tendresse ; nous t’en prions : fais que, dans l’hommage fervent de notre piété, nous lui rendions aussi les devoirs d’une juste réparation. » (Oraison du Missel Romain pour la fête du Sacré-Cœur).

Que le Seigneur nous donne son Esprit pour que nous puissions Lui offrir la juste réparation qu’Il attend de nous !

P. Cyril Farwerck, le 12 août 2024

1 Ep 4, 17.20-24 : Mais vous, ce n’est pas ainsi que l’on vous a appris à connaître le Christ, si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet s’accordent à la vérité qui est en Jésus. Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur. Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. Lecture de la messe du 18ème dimanche : premier dimanche après la cérémonie d’ouverture des Jeux !

2 On parle beaucoup aujourd’hui de justice réparatrice ou restaurative. Le film « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry propose un voyage au cœur de la justice réparatrice.

3 Le sacrement de la Pénitence est constitué par l’ensemble des trois actes posés par le pénitent, et par l’absolution du prêtre. Les actes du pénitent sont : le repentir, la confession ou manifestation des péchés au prêtre et le propos d’accomplir la réparation et les œuvres de réparation. Catéchisme de l’Église Catholique,

§ 1491

4 En tant que sacrifice, l’Eucharistie est aussi offerte en réparation des péchés des vivants et des défunts, et pour obtenir de Dieu des bienfaits spirituels ou temporels. Catéchisme de l’Église Catholique § 1414

5 C’est un principe clair : « L’injustice commise exige réparation ». Catéchisme de l’Église Catholique § 2454 ; 2487 ; 2509.

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